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Quarante années de publications en architecture

Maristella Casciato, Facoltà di Architettura "Aldo Rossi", Università di Bologna - Colloque international "Le Livre et l’Architecte", Paris, 31 janvier – 2 février 2008

Officina Edizioni, un éditeur italien et ses auteurs

En 1964, Officina Edizioni, maison d’édition romaine fondée par Aldo Quinti, publie ses deux premiers titres : Borromini nella cultura europea, de l’architecte et historien Paolo Portoghesi, et La crisi semantica delle arti, du philosophe Emilio Garroni (qui est aussi, par ailleurs, le créateur du logo d’Officina).

Ces ouvrages mettent en évidence le caractère interdisciplinaire assez original de cette initiative éditoriale. Les deux auteurs sont alors jeunes et peu connus. Ils ont en commun leur formation et leurs domaines de recherche, tels l’esthétique des arts ou l’architecture. Ces domaines constitueront, durant les quarante années suivantes, les deux principaux champs éditoriaux d’Officina. L’art est entendu comme le parcours de l’artiste, la philosophie de l’art, l’histoire de l’art, l’esthétique et la sémiologie de la production artistique. Quant à l’architecture, elle est déclinée à travers la recherche historique, l’analyse du projet et de l’histoire urbaine, les études historiographiques et iconographiques, aussi bien que la théorie et la critique architecturales.

 

Cette intervention se propose de retracer le fil des relations entre l’éditeur et ses auteurs dans un contexte culturel vivace : celui de l’Italie des années glorieuses qui suivent la Seconde Guerre mondiale. J’essayerai de dresser la biographie intellectuelle de l’élite des historiens italiens, à partir du catalogue de Officina Edizioni et de la personnalité de son fondateur, Aldo Quinti.

Cette maison d’édition s’est intéressée à des disciplines telles que l’histoire, l’histoire de l’art, la linguistique, l’esthétique, la sociologie et l’ethnologie. Mais c’est l’architecture qui constitue le cœur critique de ce « laboratoire », un laboratoire dans lequel invention et production sont en constante interaction.

Je présenterai brièvement les prémices de Officina Edizioni. J’examinerai ensuite deux collections d’architecture en particulier. Je conclurai enfin avec l’événement clé de la scène culturelle romaine de la fin des années soixante-dix : l’exposition Roma Interrotta.

 

Permettez-moi tout d’abord de décrire le milieu dans lequel se rencontrent Aldo Quinti et ses jeunes auteurs, ainsi que le décor qui voit la naissance de ce laboratoire d’idées et de son programme.

Entre la fin des années quarante et le début des années cinquante, Aldo Quinti, alors à peine trentenaire, devient responsable de l’Ateneo, une maison d’édition scientifique d’excellence, à l’échelle nationale. Le mot « ateneo » signifie en italien « université ». Il évoque ici l’université La Sapienza de Rome et sa prestigieuse faculté de lettres et de philosophie.

Directeur de l’Ateneo, Quinti développe également ses propres projets au sein de la maison d’édition dite « Polveroni Quinti ». C’est là qu’il publie deux ouvrages, significatifs de l’intérêt qu’il porte à l’édition d’art comme champ de recherche. La première de ces publications est Giorgione, de Lionello Venturi, parue en 1953 (elle est aujourd’hui introuvable). La seconde, celle du peintre Piero Dorazio, La fantasia dell’arte nella vita moderna, date de 1955. Ce livre s’est révélé être une extraordinaire surprise : par son contenu, sa mise en page, et son parti pris iconographique. Sa stratégie graphique rappelle celle adoptée par Giedion dans Dix Ans d’architecture contemporaine (publié en 1951). L’ambition de Dorazio est d’aider à la compréhension des images, de la théorie et des formes d’expression de l’art moderne – et ce grâce à une synthèse gestaltienne.

 

Au début de l’année 1963, le jeune et ambitieux Paolo Portoghesi contacte Quinti aux éditions de l’Ateneo pour lui proposer son livre sur Francesco Borromini. Quinti est alors riche de ses années d’expérience dans le monde éditorial : ce texte de Portoghesi lui fournit enfin l’occasion attendue de lancer une maison d’édition consacrée à l’architecture. Ainsi naît Officina Edizioni, et sa première collection : « Officina di architettura » (atelier de l’architecture).

Aldo Quinti emprunte le nom de sa nouvelle maison d’édition à une précédente initiative exceptionnelle : celle de la revue Officina, fondée à Bologne en cinquante-cinq par Roberto Roversi, Francesco Leonetti et Pasolini.

Il faut ici souligner la précocité et la clairvoyance des intuitions de Quinti. Dès le début des années soixante, il croit déjà pleinement au marché du livre dans le domaine architectural, et ce, malgré le faible intérêt qu’y portent les autres éditeurs italiens. Son objectif est de combler une lacune. La collection « Officina di architettura » est pensée dans cette optique. La direction en est confiée au même Portoghesi.

 

Le nom de Paolo Portoghesi ne vous est sûrement pas inconnu : je me permettrai toutefois d’évoquer rapidement les étapes qui mènent à la publication de son ouvrage sur Borromini. Avant d’obtenir sa maîtrise en architecture, Portoghesi a déjà publié un volume sur Guarino Guarini, ainsi que trois essais novateurs sur le célèbre maître de Bissone.

Portoghesi est fasciné par l’architecture de Borromini. Ses explorations donneront lieu, par la suite, à une importante œuvre de maturité sur le Baroque romain. Il enrichit sa fascination précoce pour le vocabulaire baroque par une utilisation originale de la photographie. Pour révéler la profondeur et la complexité de l’espace baroque, Portoghesi utilise des objectifs professionnels, comme des grands angles très larges.

Son texte Borromini nella cultura europea inaugure la première véritable collection d’architecture en Italie. Elle existera jusqu’en 1981. Elle compte onze livres, de quinze centimètres de large sur vingt-quatre de haut, recouverts d’une reliure rigide en toile et d’une jaquette. Avec un tirage limité à mille exemplaires, elle est épuisée en quelques années.

Le cadre chronologique de cette collection s’étend du seizième au vingtième siècle. Son intention première est de donner la parole à de jeunes chercheurs, dont les travaux sont d’une densité et d’une nouveauté particulières.

Dans un document de 1965, Portoghesi propose une liste de titres qui démontre l’ampleur de ce projet historique, de même que les prémices d’une ouverture internationale.

Les livres sur Ascanio Vitozzi et Kilian Dientzenhofer sont publiés en mille neuf cent soixante-huit ; l’ouvrage sur Markelius par Stefano Ray paraît l’année suivant.

D’autres projets emprunteront des voies détournées. Je pense en particulier au travail de Bruschi sur Bramante, qui sera finalement publié chez Laterza en soixante-neuf. Une certaine concurrence commence, évidemment, à se mettre en place.

L’ouverture internationale prend de l’ampleur, lorsque paraît la traduction de Grant Mason, Frank Lloyd Wright: la prima età dell’oro, avec une introduction par Henry-Russell Hitchcock. Portoghesi est l’auteur des images en couleur – c’est décidemment un photographe hors pair ! – ; les illustrations en noir et blanc sont, elles, tirées de In the Nature of Materials, de Hitchcock.

Quant au volume de Manfredo Tafuri sur Giulio Romano qui figure dans cette liste, il ne verra jamais le jour. C’est cependant Tafuri qui publie, en 1966, le deuxième titre de la collection : L’architettura del manierismo nel cinquecento europeo.

 

Tafuri, à peine plus jeune que Portoghesi, étudie lui aussi à l’école d’architecture de Rome, où il développe un engagement politique militant. L’œuvre de Quaroni est le thème de son premier livre : Ludovico Quaroni e lo sviluppo dell’architettura moderna in Italia ; il paraît en 1964. Je soulignerai deux points à propos de cet ouvrage. D’abord, sa maison d’édition : la prestigieuse Edizioni di Comunità, de l’industriel Adriano Olivetti. Ensuite : la continuité, en terme de projet intellectuel, avec l’ouvrage de Argan Walter Gropuis e la Bauhaus (publié en 1951).

On constate ici que, en l’espace de quelques années, les noms s’entrelacent et se répètent dans l’histoire de l’intelligentsia italienne. Tafuri et Portoghesi, d’abord collègues, puis rivaux, enfin ennemis jurés, y occupent une position de premier plan.

L’architettura del manierismo nel cinquecento europeo – vous noterez, dans ce titre, un fort écho avec le précédent volume de Portoghesi – paraît en 1966, dans la collection dirigée par Portoghesi.

En 1970, c’est au tour de Tafuri de prendre la direction d’une collection d’architecture chez Officina. Mais entre temps, les rapports de force entre les acteurs de cette intrigue qui mêle édition, architecture et monde académique, ont évolué. Portoghesi est désormais à Milan : il y a été nommé professeur d’histoire de l’architecture et élu doyen de la Faculté, en 1968. Cette même année, Tafuri est nommé directeur de l’institut d’histoire de l’architecture de Venise, qui vient d’être créé au sein de l’IUAV.

Ce qu’on appellera plus tard « l’école de Venise » se développe autour de Tafuri et de son groupe d’assistants (Dal Co, De Michelis, Cacciari…) ; elle est également enrichie par l’arrivée d’architectes romains comme Ciucci et Manieri Elia. Parmi les études menées sur cette école, je citerai l’Italophilie de Jean-Louis Cohen, publié en 1984. Au sujet de l’abondante production littéraire de ces années, il écrit : « Si les rapports entre les intellectuels italiens et les architectes sont si particuliers, c’est sans doute avant tout parce que les architectes eux-mêmes, dans la continuité avec les pionniers de l’architecture rationnelle de la période fasciste, sont capables d’écrire et de clarifier intellectuellement leurs points de référence et leur approche projectuelle. »

Cohen démontre également le rôle central de Tafuri dans cette « véritable terre vierge » qu’est Venise. Il écrit : Tafuri « va consacrer l’essentiel de son énergie à la construction d’une institution, d’une école consacrée exclusivement à une histoire de l’architecture cessant d’être une activité de dilettante pour architectes en mal de commande pour devenir un véritable champ de qualification professionnelle. »

Dans cette optique, la création d’un centre de recherche consacré à l’architecture et à l’art moderne est une nouveauté absolue en Italie. Officina Edizioni devient alors l’instrument de ce projet intellectuel.

Tafuri invitera nombre de ses assistants et de ses meilleurs élèves à collaborer à la collection « Architettura ». Voici la manière dont il présente cette collection – le texte figure dans le catalogue d’Officina et sur les quatrièmes de couverture : « L’objectif central est de réexaminer les événements de l’architecture moderne et les techniques de planification à la lumière de la critique marxiste de l’idéologie. L’individualisation des points déterminant la montée de l’idéologie bourgeoise du “plan” et sa confrontation avec la réalité du développement capitaliste sont les termes autour desquels notre ligne de recherche s’articulera. »

Durant la première décennie, qui correspond à des années de formidable productivité, les vingt livres qui paraissent appuient ce postulat : sans l’ombre d’un doute, ils fondent les termes de la discipline de l’histoire de l’architecture.

La collection s’ouvre avec la traduction d’un classique : Autobiografia di un’idea de Louis Sullivan. Cette parution démontre que Tafuri, en arrivant à Venise, a commencé un nouveau travail de recherche dont les pôles sont les États-Unis, l’Union soviétique et l’Allemagne de Weimar.

En soixante et onze, Socialismo Città Architettura URSS 1917-1931. Il contributo degli architetti europei est le résultat d’un travail collectif mené par des chercheurs de l’école de Venise. La teneur politique du volume est forte. La distance prise avec les positions du parti communiste italien apparaît de façon explicite : les auteurs s’affirment en effet comme la conscience critique du PC.

Il est clair qu’Aldo Quinti, sans avoir jamais adhéré à aucun parti, se range auprès de ses auteurs, et cherche à faire coïncider le choix et la passion politiques avec la rigueur intellectuelle.

Tafuri développe la portée internationale de sa collection « Architettura », avec des traductions d’œuvres importantes : Londra città unica de Rasmussen ; La Lisbona del marchese de Pombal de França ; Architettura e politica in Germania 1918-1945 de Barbara Miller-Lane ; ou encore Walter Gropius e la creazione del Bauhaus de Franciscono.

Mais certains projets internationaux ne se concrétiseront pas. Je vous livre quelques titres et noms : Seven American Utopias de Dolores Hayden, paru chez MIT Press, sera finalement publié par Feltrinelli en quatre-vingt. D’autres projets ne verront jamais le jour : un essai de Robin Evans sur les prisons anglaises au dix-huitième siècle ; un texte de Christian Borngraber sur les Siedlungen de Francfort ; ou encore un essai de Rosemarie Bletter sur Bruno Taut.

Tafuri s’occupera intensément de la collection jusqu’en 1984. En quatorze ans, ce sont vingt-sept volumes qui paraissent, soit près de deux volumes par an, ce qui est énorme. Le dernier à être publié est de Tafuri lui-même, Renovatio Urbis. Venezia nell’età di Andrea Gritti (1523-1538) : cet ouvrage marque la fin de la collaboration du grand historien avec l’éditeur romain.

La collection reprend en 1996, deux ans après la mort de Tafuri. Donatella Calabi en prend la direction – il se trouve qu’elle avait été l’un des auteurs publiés dans « Architettura ». C’est une collaboration prestigieuse, avec les éditions du Seuil, qui ouvre cette nouvelle période : la traduction de L’Allégorie du patrimoine de Françoise Choay.

 

Mais revenons, de manière plus large, à Officina Edizioni. En 1984, alors que la maison fête ses vingt ans de production, son catalogue compte vingt-sept collections. Ces années ont été fébriles. Environ cinq livres par mois, aussi bien des parutions inédites que des rééditions : ce chiffre est considérable pour un éditeur qui n’a jamais abandonné le terrain de l’expérimentation et de la création artisanale.

Je voudrais aussi souligner le fait que des ouvrages parus chez Officina ont été ensuite traduits et publiés dans d’autres pays et que plusieurs projets de coéditions ont été développés. J’en mentionnerai un : URSS 1917-1978 la città, l’architettura par Cohen, De Michelis, Tafuri, qui est publié par l’éditeur français L’Equerre en 1979. Il s’agit d’un important recueil de textes, accompagné d’une riche iconographie. Voici, à ce sujet, une lettre envoyée par Jean-Louis Cohen à Quinti en avril 1978.

 

Je terminerai cette présentation avec un épisode de la culture architecturale italienne qui illustre l’effervescence qu’a connue Rome sous le mandat d’Argan – maire de gauche. Il s’agit de l’exposition Roma Interrotta et de son catalogue publié par Officina Edizioni en 1978.

Dans son introduction, Argan écrit avec intelligence et ironie : « par chance Rome, n’a jamais eu peur du pastiche. C’est la ville de la Providence … On aurait pu croire qu’à la Providence succèderait l’Utopie … L’Utopie n’a jamais mis les pieds à Rome, encore moins qu’à Las Vegas … L’Utopie est le contraire athée de la Providence ; l’imagination est la Providence des laïques et espérons que Rome sera laïque ou ne sera pas. »

Roma Interrotta a été une circonstance heureuse pour une ville à court d’imagination. Dans les années soixante-dix, cette imagination ne manquait certainement pas à Aldo Quinti, qui en avait fait sa signature.

En 2004, lorsque le fondateur d’Officina passe la main à une nouvelle génération, le catalogue compte environ mille titres, répartis dans quarante-neuf collections, dont la moitié concerne l’architecture et l’histoire de l’architecture.

 

J’ai pu retracer les relations étroites entre les différents acteurs de cette narration – l’architecte comme auteur et comme sujet –
grâce à la générosité de Jolanda Quinti, qui m’a ouvert ses archives privées.
Je la remercie de son témoignage: il a été une extraordinaire contribution d’histoire orale.

 

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